Abdulmonam Eassa, photographe syrien primé au World Press Photo 2026, transforme son objectif en arme de compréhension contre l’oubli. Son travail, exposé jusqu’au 12 octobre à Montréal, dénonce les conflits ignorés comme celui du Soudan, où l’abandon de la communauté internationale a prolongé une guerre alimentée par des livraisons d’armes.
De la Syrie au Soudan : l’exil comme révélateur
Né sous le joug de la dictature syrienne, Abdulmonam Eassa a choisi la photographie plutôt que les armes pour résister. En 2018, après des années de siège et de bombardements chimiques à Homs, il fuit vers la France, puis s’installe au Canada. Mais son exil ne l’a pas éloigné des combats : il a documenté la révolution soudanaise, où des civils pacifiques, rêvant d’un pays libre, ont été abandonnés par un monde qui a ensuite alimenté les deux camps en armes. « Si on coupe l’approvisionnement en armes, ce conflit s’arrêterait rapidement », souligne-t-il, amer.
La lenteur comme outil de compréhension
Pour saisir l’essence des crises, Eassa privilégie la méthode lente. Avec une chambre photographique grand format, il a réalisé en un mois seulement 180 portraits au Darfour, en collaboration avec un collègue. « La lenteur aide à discuter, à comprendre. L’histoire et sa lumière m’intéressent plus que la rapidité », explique-t-il. Son approche, inspirée par des maîtres comme Laurent Van der Stockt ou Patrick Baz, s’appuie aussi sur le noir et blanc, une suggestion de la photographe Rena Effendi, qui renforce les contrastes et la profondeur de ses clichés.
Une exposition qui interroge le regard du monde
Le World Press Photo 2026, visible jusqu’au 12 octobre au Marché Bonsecours à Montréal, offre un panorama des crises mondiales à travers l’objectif de 45 photographes. Parmi les œuvres marquantes, celles de Carol Guzy sur les arrestations de migrants par la police anti-immigration américaine (ICE) ou celles de Pablo E. Piovano, qui expose les ravages du glyphosate en Amérique latine. Eassa y présente ses travaux sur le Soudan, où l’invisibilité des victimes contraste avec l’omniprésence des images éphémères sur les réseaux sociaux. « Le World Press Photo force à s’arrêter, à considérer ce que la photographie peut montrer autrement que dans le flux des écrans », rappelle-t-il.
De la Syrie à la bande dessinée : un récit en images et en mots
Parallèlement à son travail photographique, Eassa se lance dans l’écriture. Son parcours, de l’enfance sous dictature à son exil en tant que photojournaliste, sera adapté en bande dessinée par l’éditeur Dupuis dès l’an prochain. Une manière supplémentaire de transmettre les récits que le monde a trop souvent ignorés, comme celui des Syriens dispersés aux quatre coins du globe, « une diaspora née de la répression, mais aussi de la résilience ». Pour Eassa, chaque image, chaque mot, est une réponse à l’oubli organisé par les régimes et les puissances étrangères.